Crédit: Arthur Bizimana

Qui défriche Kibira ? Les agriculteurs et le gouvernement


Les sociétés de production et les institutions étatiques- Regideso, Isabu et DPAE- mènent plusieurs activités de développement dans la Kibira pendant que les communautés locales y exploitent illégalement les ressources forestières et minières. Ces activités exacerbent la déforestation de la Kibira.   

« La Kibira est devenue un espace agricole ! », s’exclame un pisteur après un tour à moto dans le secteur Rwegura du parc national de la Kibira. Des mauvaises herbes sont mêmes brûlées, poursuit-il. A la place des végétations et des animaux se sont installés les labours et les jachères. 

« Pendant la saison culturale, on y observe des champs de maïs, de pomme de terre, etc. sur lesquels les institutions étatiques comme la Direction provinciale de l’Agriculture et de l’Elevage (DPAE) de Kayanza et l’Institut des Sciences agronomiques du Burundi (Isabu) mènent des recherches », indique le prénommé Benoît qui habite à Rwegura. 

Dans le parc de Kibira sont construits des stocks de conservation de production agricole.

La Kibira n’est pas uniquement menacée par les champs agricoles des institutions étatiques. Elle l’est également par les champs des communautés locales.

Pr Richard Habonayo, enseignant- chercheur à l’université du Burundi ajoute que « certains agriculteurs défrichent la Kibira au profit des cultures vivrières comme la pomme de terre, le manioc et le haricot tandis que d’autres y coupent illégalement le bois pour le sciage, le charbon de bois, le bois de chauffage et la vannerie.» 

Ces institutions étatiques et les communautés locales défrichent le parc national de la Kibira (PNK) en coupant les arbres. 

Le scientifique Dr. Laurent Ntahuga accuse les institutions étatiques de recherche de mener leurs activités dans le parc souvent sans se soucier de la conservation de celui-ci. 

Ce qui inquiète le plus la communauté scientifique et le collège d’écologistes au Burundi, c’est l’extension continue des cultures par le défrichement du PNK, surtout dans le secteur de Rwegura. Pr André Nduwimana n’en revient pas suite aux incursions et à l’agrandissement des cultures de pomme de terre dans le parc. L’écologiste Léonidas Nzigiyimpa, représentant légal de 3C (Conservation et Communauté de changement) lui aussi s’inquiète de l’extension progressive des champs agricoles. Ces derniers consument le parc au fil du temps, dit-il. 

Les institutions étatiques défrichent et incendient une zone de la forêt de Kibira couverte de végétation. Elles (institutions étatiques) la transforment en labours poursuivant ainsi l’extension de l’espace des cultures dans le secteur Rwegura.

« Des travaux de recherche adaptés à cet environnement ont été réalisés grâce au microclimat généré par la Kibira.  C’est la raison pour laquelle l’Isabu dispose de certaines cultures comme les pommes de terre, le café, le macadamia et bien d’autres dans le parc et dans ses environs sur lesquelles il mène des recherches », avoue Berchmans Hatungimana, directeur général  de l’Office Burundais pour la protection de l’environnement. 

Avec la volonté, ces institutions étatiques peuvent délocaliser ces recherches scientifiques, suggère le chercheur Richard Habonayo. Il croit qu’elles ne manqueraient pas où les mener.

Qu’en est-il du barrage de Mpanda ? 

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Les menaces de la Kibira se diversifient.  La construction du barrage hydroélectrique de Mpanda d’une puissance de 10,4kw dans le parc en fait partie. Conçu pour pallier le déficit de l’électricité, ce barrage est construit sur le cours supérieur de la rivière Mpanda. Selon Jean Rushemeza, un consultant indépendant qui a réalisé « l’évaluation préliminaire de l’impact du projet hydroélectrique de Mpanda sur la biodiversité du PNK » rapport publié en 2019, le barrage, la retenue et une partie de la conduite forcée de ce barrage sont construits sur une grande partie du secteur Musigati et une petite partie du secteur Teza du parc de la Kibira. Une fois ces travaux de construction achevés, ils amputeront à la Kibira une superficie d’environ 135 hectares. Cela est sans considérer la superficie des sites d’extraction d’argile et de carrières se trouvant également dans le parc ainsi que l’ouverture de trois pistes d’accès à la centrale à partir de la limite du parc, indique-t-il.

Il ajoute que le site du projet se trouve dans une zone très sensible. « La biodiversité se trouvant dans la zone du barrage, la tour de prise d’eau et les pistes d’accès ont été détruites partiellement par les travaux avant même qu’un inventaire soit réalisé pour connaître sa richesse. Or, sa biodiversité comme celle du parc en général, est très mal connue. » explique Rushemeza. 

Malheureusement, son chantier est à l’arrêt depuis 2016 après 30% de réalisation des activités du projet.

Le chercheur Habonayo trouve normal qu’il y ait des projets de développement dans le parc de la Kibira sous une condition qu’ « il faudrait mener une étude d’impact environnemental et social préalable pour démontrer que le projet est viable et qu’il pourra remédier aux dommages conséquents.»  

Le consultant Rushemeza fait savoir que le projet de construction du barrage hydroélectrique de Mpanda avait commencé vers la fin de l’année 2011 sans une étude sur l’impact environnemental et social préalable ni une étude de faisabilité.  

Avant la reprise des travaux, Rushemeza préconise de mener une étude détaillée sur les espèces et leurs habitats dans la zone des 135 hectares. En outre, il propose de réduire jusqu’à 12 hectares la superficie sur laquelle sera construit le barrage. 

L’écologiste Nzigiyimpa dénonce que « la communauté locale exerce également une grande pression sur la Kibira en coupant à grande échelle les bambous dans le parc et en y extrayant illégalement des minerais ».  

En octobre 2019, la troisième Communication nationale sur les changements climatiques estimait la perte de la superficie de la Kibira ces dix dernières années (de 2009 à 2019) à entre 10 000 et 12 000 hectares. Actuellement, soit six ans après sa publication, la superficie de la Kibira n’est pas bien connue, lit-on dans le même rapport.  

Une étude menée par les chercheurs Dr. Joël Ndayishimiye et Pr. Fréderic Bangirinama en 2016 citée par Pr. Habonayo indique que suite à ces activités anthropiques, la forêt de Kibira risque d’être fragmentée.  

Des chiffres contestés

Le directeur général de l’OBPE Berchmans Hatungimana nie en bloc ces données chiffrées « Je ne peux pas confirmer ces données chiffrées, mais je pense qu’elles sont fausses ».  

Il affirme toutefois que « les activités de recherche scientifique sur certaines cultures, l’exploitation illégale des minerais et des ressources forestières ou bien l’espace détruit par les feux de brousse sont menées à l’intérieur du parc de la Kibira. Néanmoins, aucun centimètre de la Kibira mentionné dans le décret présidentiel portant sur sa délimitation, n’est grignoté ». 

Il souligne en outre qu’« en éclaircissant les limites du parc telles que mentionnées dans le décret présidentiel, nous avons trouvé qu’il y a des ‘’galeries forestières’’ qu’on n’avait pas rattachées à la Kibira alors qu’elles doivent en faire partie ». Ces dernières augmenteront donc la superficie de la Kibira.  

D’après le chercheur Richard Habonayo, tous ces résultats prouvent que la superficie du PNK a connu dans le temps une diminution sensible. Il prône d’ailleurs la conduite des études approfondies qui montrent la superficie réelle de la Kibira, qui n’est pas aujourd’hui bien connue.  

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Auteur·e

ijambo