
Reportage réalisé par Arthur Bizimana
Complexe théicole à perte de vue sur la lisière du parc de la Kibira, champs
agricoles, construction d’une centrale hydroélectrique et étendu nue
abandonnée à l’intérieur de la Kibira … Les sociétés de production et les
institutions étatiques- OTB, Regideso, Isabu et DPAE- ainsi que les communautés
locales ont empiété sur l’habitat de la faune de la Kibira en particulier les
chimpanzés. Les actions humaines sont à l’origine de la diminution et de la
migration des animaux sauvages.
« On rencontrait les chimpanzés, les gorilles, les phacochères, etc. quand la forêt était encore dense comme on rencontre aujourd’hui un troupeau de chèvres dans la rue depuis la rivière Gitenge jusqu’à ce qu’on traverse la Kibira. Mais, maintenant, ils ont disparu. On peut traverser le secteur Rwegura du parc national de Kibira sans rencontrer un seul chimpanzé. On ne voit que les singes. »
Tel est le constat que brosse Séverin Bagayuwitunze, 62 ans, natif et habitant de la localité Kwijiti dans la zone Rwegura, en commune Muruta, au Nord-Ouest du pays. Il a vécu entre deux époques, l’une où les chimpanzés étaient abondants et l’autre où les chimpanzés sont rares.
Que ce soit à Teza ou à Rwegura, deux secteurs du parc national de la Kibira, les chimpanzés restent actuellement des animaux rares. « La dernière fois que j’ai vu un chimpanzé dans le parc de la Kibira, c’était en 2018 », raconte le prénommé Pascal qui habite près du parc. « Nous les rencontrons occasionnellement », ajoute-t-il.
La Kibira est le plus important des trois parcs nationaux du Burundi. Elle se trouve au Nord-Ouest du pays. Elle est l’habitat de plus de 200 chimpanzés contre environ 500 chimpanzés avant sa déforestation selon certaines études.
En octobre 2019, la troisième Communication nationale sur les changements climatiques a alerté sur la perte de cet habitat de chimpanzés ces dix dernières années (de 2009 à 2019) estimant la perte de la superficie de la Kibira à entre 10 000 et 12 000 hectares. Actuellement, soit six ans après sa publication, la superficie de la Kibira n’est pas bien connue, lit-on dans le même rapport.
Leur habitat menacé, certains chimpanzés y ont laissé la vie et les rescapés ont déserté les secteurs de la Kibira notamment Rwegura, Teza et Musigati. Ils se sont réfugiés dans le secteur Mabayi directement contigu au National Nyungwe Park (NNP) au Rwanda où ils recherchent la sécurité alimentaire et physique, indique Dismas Hakizimana, chercheur-enseignant à l’université du Burundi et Marie-Claude Huynen, chercheur-enseignant à l’université de Liège dans leur article scientifique « Chimpanzé (Pan troglodytes schweinfurthii), densité et abondance de la population dans le parc national de Kibira, au Burundi » publié par l’université de Liège en 2013. Ces auteurs indiquent que les chimpanzés sont plus nombreux dans le secteur de Mabayi. Carte

Une présence humaine nuisible
Sur ces hauts plateaux, la filière thé emploie plus de 1 000 salariés et 7 500 à 8 000 travailleurs journaliers dans la cueillette de la feuille verte, à l’usine, dans l’entretien des plantations théicoles, dans les pistes de communication et dans l’exploitation des boisements.
« Ces ouvriers produisent un grand bruit sonore nuisant à l’habitat des chimpanzés, espèce phare de la Kibira. Ils jettent les restes des nourritures, les sachets… En gros, ils polluent l’habitat des chimpanzés » fait remarquer l’écologiste Léonidas Nzigiyimpa.
Pendant l‘entretien des champs, certains ouvriers entrent illégalement à l’intérieur du parc. « Les entrées et sorties ne sont pas régulées et restent largement incontrôlées. Ils cueillent la nourriture des chimpanzés notamment les fraises sauvages », souligne M. Nzigiyimpa. Berchmans Hatungimana, directeur général de l’Office Burundais pour la Protection de l’Environnement, quant à lui reconnait qu’ils créent la concurrence.
Au bord de la route numéro un qui longe le parc national de la Kibira, la population locale exerçait le commerce des fruits comestibles sauvages comme les fraises et bien d’autres pour nouer les fins de mois.
« Nous avions atteint un stade où nous cueillions des fruits qui ne sont pas mûrs. Nous les conservions dans un lieu sûr et attendions qu’ils soient mûrs. Maintenant, ce commerce est quasi-inexistant. Les fraises sauvages ont presque disparu. Même les arbousiers ne portent plus leurs fruits », observe le prénommé Pascal, un habitant local.
Les habitants riverains pratiquent également la chasse et tendent des pièges pour attraper les animaux dans la Kibira, dénonce l’écologiste Nzigiyimpa. Pr Habonayo explique que cela fait que les chimpanzés craignent la présence des êtres humains et s’en éloignent.
« Nous avons des employés qui gardent la Kibira 24 heures sur 24 pendant toute l’année. S’il advient qu’un ouvrier entre illégalement dans la Kibira et outrepasse les lois de la protection du parc, il est arrêté et livré à la société qui l’emploie pour qu’il soit puni conformément à la loi », réagit le directeur général de l’Office Burundais pour la Protection de l’Environnement.
Une étude menée par l’ONG Conservation et Changement de Communauté (3C), cité par son représentant légal Léonidas Nzigiyimpa, indique que le nombre de piégeages a augmenté au fur et à mesure que les activités de développement se sont intensifiées et que la population s’est accrue autour de la Kibira.
« Outre les activités anthropiques, les plantations de thé constituent une barrière pour les chimpanzés dans leurs mouvements quotidiens de recherche de nourriture, car elles sont serrées et enchevêtrées. Elles coupent également la communication entre elles (différentes familles de chimpanzé) et limitent les femelles à retrouver les mâles issus d’une autre famille afin de s’accoupler et de se reproduire. Or, la reproduction des chimpanzés est lente. Cela limite la multiplication de la population des chimpanzés et contribue à réduire les effectifs », explique Nzigiyimpa, expert environnementaliste et représentant légal de 3C.
L’écologiste Nzigiyimpa indique que les chimpanzés sont des constructeurs de forêts et contribuent à maintenir l’équilibre écologique. Il prévient que si les chimpanzés disparaissent, d’autres types de végétations suivront.
Associer les communautés locales
Selon Pr. Habonayo, la pauvreté fait partie des facteurs qui poussent la communauté locale, en particulier la communauté des Batwa, à exploiter les ressources forestières.
Afin d’améliorer leurs conditions de vie et de ne plus compter sur les forêts pour leur survie, le gouvernement devrait mettre en place des projets générateurs de revenus aux communautés locales.
En outre, Pr. Habonayo recommande l’investissement dans la formation et le développement des capacités locales dans la gestion des ressources forestières. Il est impossible de protéger la Kibira sans associer les communautés locales, constate-t-il. On doit leur faire comprendre qu’elles ont une grande place dans la protection de la Kibira et de sa biodiversité qu’elle soit faunique ou florique.
De son côté, le directeur général de l’OBPE déclare que pour impliquer les sociétés/instituts opérant à la lisière et à l’intérieur de la Kibira ainsi que les communautés locales dans sa conservation, ils sont en train de voir comment ces sociétés/instituts donnent une compensation financière aux services écosystémiques offerts par le parc. S’ils ne participent pas à la protection de la Kibira, leurs services ne tiendront pas pour longtemps, conclut-il.