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Burundi : comment la digitalisation pourrait démocratiser l'assurance

Le bâtiment de Pacifique Bigirimana, partiellement en ruines et en cours de reconstruction.
Crédit photo : F.Mb

Par Ferdinand Mbonihankuye

Avec un taux de pénétration de 0,88 % en 2023, le secteur des assurances au Burundi peine à convaincre. Pacifique Bigirimana fait exception : après l’incendie de sa maison à Gitega, son assurance lui a permis de se relever financièrement. Méfiance historique envers les compagnies, procédures d’indemnisation lentes, faiblesse du pouvoir d’achat et manque d’éducation financière freinent le développement. Pourtant, avec plus de 200 incendies enregistrés entre 2022 et 2023, les besoins sont criants. Des innovations comme l’application Mobi BIC et la digitalisation offrent des perspectives, mais le secteur nécessite des réformes urgentes pour répondre aux attentes.

À Gitega, un incendie a failli détruire la vie de Pacifique Bigirimana, mais une assurance souscrite quelques mois plus tôt lui a permis de se relever. Son cas reste l’exception dans un pays où moins de 1 % de la population protège ses biens. Selon l’Agence de Régulation et de Contrôle des Assurances (ARCA), le taux de pénétration des assurances non-vie n’atteignait que 0,88 % en 2023. Alors que les incendies, les accidents et les pertes économiques se multiplient, les compagnies et les autorités cherchent les moyens de relancer un secteur à fort potentiel, mais encore très mal compris.

Le Burundi fait partie des marchés africains où l’assurance reste quasi absente du quotidien économique. Dans les zones urbaines comme Gitega, Bujumbura ou Ngozi, la plupart des habitants ne connaissent ni les produits d’assurance, ni leurs avantages. Selon l’ARCA, la valeur totale des primes collectées représente moins de 1 % du produit intérieur brut (PIB), contre une moyenne de 3 % en Afrique subsaharienne et plus de 7 % à l’échelle mondiale.

En 2023, plusieurs dizaines d’incendies ont causé des pertes estimées à plusieurs milliards de francs burundais. Faute d’assurance, les victimes n’ont reçu aucune compensation, aggravant la précarité des ménages et freinant la relance économique.

L’exception qui confirme la règle

Pacifique Bigirimana, habitant de Gitega, fait figure d’exception. Lorsque sa maison a pris feu, son assurance habitation lui a versé une indemnisation rapide. « Sans cette couverture, je serais ruiné », confie-t-il.

Son choix ne doit rien au hasard. Quelques années plus tôt, un ami avait perdu ses marchandises dans l’incendie du marché central de Gitega. Grâce à son contrat d’assurance, celui-ci avait été intégralement remboursé. « Cette expérience m’a marqué. C’est ce qui m’a poussé à assurer ma maison à la BIC », explique-t-il. Le jour de l’incendie, la compagnie a réagi immédiatement, limitant les dégâts financiers.

Pacifique Bigirimana, habitant de Gitega, devant sa maison partiellement détruite après un incendie. »
Crédit photo : FMb

Son histoire met en lumière le rôle social essentiel de l’assurance dans un pays où un sinistre peut faire basculer une famille dans la pauvreté du jour au lendemain.

Méfiance, lenteur et faibles revenus : un triple frein

Des obstacles principaux expliquent la stagnation du secteur. D’abord, une méfiance historique. De nombreux Burundais considèrent les assurances comme des institutions lointaines, compliquées, voire inutiles. Les procédures d’indemnisation parfois longues alimentent le scepticisme : certains assurés attendent des mois avant d’être remboursés, quand d’autres abandonnent face à la lourdeur administrative.

Ensuite, la faiblesse du pouvoir d’achat. La majorité des ménages vit au jour le jour. Selon la Banque mondiale, plus de 70 % de la population travaille dans le secteur informel, où les revenus sont irréguliers et peu bancarisés.

Enfin, le manque d’éducation financière. Les campagnes de sensibilisation restent rares. Beaucoup confondent assurance et épargne, ou pensent qu’il faut « perdre » pour être remboursé. Ce déficit d’information empêche la création d’une véritable culture de la prévention.

Selon le ministère de la Sécurité publique, plus de 200 incendies ont été signalés entre 2022 et 2023, touchant marchés et habitations. Ces drames, souvent liés à des installations électriques défectueuses ou à la manipulation de braises, auraient pu avoir des conséquences financières limitées avec une couverture minimale.

Le numérique comme solution

Face à cette inertie, certaines compagnies innovent. La BIC (Business Insurance and Reinsurance Company SA) a récemment lancé Mobi BIC, une application mobile permettant de souscrire et gérer des produits d’assurance sans déplacement. Cette innovation répond à la crise du carburant, qui limite la mobilité, et au faible maillage territorial des agences.

« L’objectif est de rapprocher les produits d’assurance du citoyen, même dans les zones éloignées », explique Joël Ngendabanka, représentant de la BIC. Les plateformes numériques peuvent réduire les coûts de distribution et accélérer les indemnisations, deux éléments essentiels pour regagner la confiance. L’assurance ne concerne pas seulement l’automobile ou la santé, mais aussi les marchandises importées, exportées et les voyages.

Joël Ngendabanka officialise son partenariat médiatique pour rapprocher les services d’assurance des citoyens, y compris dans les zones les plus reculées. »

L’essor du mobile banking ouvre la voie à des micro-assurances accessibles à bas coût, notamment pour les petits commerçants ou les agriculteurs. Selon l’ARCA, la digitalisation pourrait faire passer le taux de couverture à 2 % d’ici 2027, à condition d’une meilleure coordination entre assureurs, régulateurs et acteurs financiers.

Les institutions publiques appellent à renforcer le cadre légal et à imposer certaines assurances obligatoires — comme la couverture incendie pour les bâtiments commerciaux. Une telle réforme protégerait les ménages et sécuriserait les investissements.

Un levier de développement encore sous-exploité

L’assurance reste un pilier invisible de l’économie : elle protège les entreprises, soutient les ménages et favorise la confiance dans les marchés. Au Rwanda ou en Tanzanie, le secteur s’est développé grâce à la digitalisation et à la sensibilisation massive. Le Burundi, encore en retard, dispose pourtant d’un potentiel considérable.

Une meilleure intégration des assurances pourrait réduire la vulnérabilité des populations face aux catastrophes, stabiliser les revenus et encourager l’investissement local.

Pour Pacifique Bigirimana, la leçon est claire : « On ne peut pas prévoir un accident, mais on peut s’y préparer. L’assurance m’a permis de recommencer sans mendier. »

Son témoignage montre que la transformation du marché passera avant tout par la confiance — celle des citoyens envers un système qui doit encore prouver qu’il protège réellement.

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Auteur·e

ijambo