
L’Office du thé du Burundi (OTB) étend de manière agressive l’espace cultivable de thé dans le parc national de Kibira, l’un des trésors écologiques du pays, selon les habitants et plusieurs études menées par des associations de protection de l’environnement. En plus de cette expansion, les usines de l’OTB coupent les bois du parc pour faire sécher leurs feuilles de thé. Les scientifiques attirent l’attention sur la déforestation et la pollution environnementale que cela entraîne. Ce premier article s’inscrit dans une série de quatre enquêtes réalisées avec le soutien du Pulitzer Center.
« Tu vois de l‘autre côté ce secteur de plantation de thé ? », montre du doigt le secteur B du complexe théicole de Rwegura, Etienne Nsaguye, 62 ans, habitant de la localité Rwagongwe situé près du parc. « Nous, nous appelons aujourd’hui ce secteur ‘’muri gitansiyo’’ », une adaptation du mot ‘’extension’’ en kirundi.
Autrefois, cette zone était occupée par une forêt dense. Elle faisait partie du parc national de la Kibira, précise Nsaguye. « Mais, maintenant, tu vois, cette zone de forêt a laissé la place aux plantations de thé. »

Rwegura est l’un des trois blocs agro-industriels de thé gérés par l’OTB et installés dans l’ancienne zone de la forêt de la Kibira. Kibira est localisé au nord-ouest du Burundi et est subdivisée en quatre secteurs à savoir: le secteur Musigati de la commune Bubanza, le secteur Teza de la commune Muramvya, le secteur Rwegura de la commune Kayanza et le secteur Mabayi de la commune Mabayi.
Les blocs agro-industriels de thé sont alors implantés dans les trois secteurs de la Kibira à savoir Teza, Rwegura et Buhoro à Mabayi. Actuellement, ils sont contiguës avec le parc voire pénètrent à l’intérieur de la Kibira. Ainsi, les limites du parc et des blocs agro-industriels de thé restent floues.
A quand l’implantation du thé au Burundi ?
C’est dans le secteur Teza du parc de Kibira, à trente (30) kilomètres au nord-est de Bujumbura—capitale économique du Burundi—soit 48 kilomètres par la route, où sera introduite la culture du thé au lendemain de l’indépendance en 1963 par le gouvernement du Burundi à travers l’OTB avec l’intention d’élever le niveau de vie de sa population et de diversifier ses exportations.
Son extension progressive jusqu’en 1970 amputera à la Kibira une superficie d’environ 1000 hectares.
L’OTB ne s’arrêtera pas là. Il implantera progressivement deux blocs agro-industriels de thé dans deux autres secteurs du PNK, à savoir Rwegura et Buhoro. En même temps, il développe la culture théicole dans les milieux villageois environnants et lointains.
Au fur et à mesure que l’espace cultivable du thé augmente, non seulement la superficie de la Kibira diminue, mais aussi elle s’éclaircit au bord de ces blocs industriels. Sa biomasse végétale diminue.
« Lors de son élévation au statut d’aire protégée par une ordonnance ministérielle établissant les limites de la Kibira le 12 décembre 1933, sa superficie était estimée à 90 000 hectares. Tel était toujours le cas jusqu’en 1950 », selon Pr. Richard Habonayo, enseignant-chercheur à la faculté d’Agronomie et de Bio-ingénierie à l’université du Burundi.
Néanmoins, à la création de l’Institut national pour l’Environnement et la Conservation de la nature (INECN) en 1982, la superficie de la Kibira était déjà tombée à 40 000 hectares, soit une perte de plus de la moitié de la superficie de l‘aire protégée qui équivaut à 125% de pertes, selon le rapport de la troisième Communication nationale sur les changements climatiques.
Officiellement, la superficie de la Kibira est aussi estimée aujourd’hui à 40 000 hectares.
Une étude, menée par les chercheurs Dr. Joël Ndayishimiye et Pr. Fréderic Bangirinama en 2016 citée par Pr. Habonayo montre, à travers les images, plutôt que la superficie de la Kibira continue à diminuer et s’élève à plus de 36 000 hectares.
En octobre 2019, la troisième Communication nationale sur les changements climatiques estimait la perte de la superficie de la Kibira ces dix dernières années (de 2009 à 2019) à entre 10 000 et 12 000 hectares. Actuellement, soit six ans après sa publication, la superficie de la Kibira n’est pas bien connue, lit-on dans le même rapport.
Berchmans Hatungimana, directeur général de l’Office burundais pour la protection de l’Environnement, OBPE, rejette en bloc ces données chiffrées « Je ne peux pas confirmer ces données chiffrées, mais je pense qu’elles sont fausses ».
Il affirme qu’aucun centimètre de la Kibira mentionné dans le décret présidentiel portant sur sa délimitation, n’est grignoté.
D’après le chercheur Nzohabonayo, ces différents résultats prouvent que la superficie du parc national de Kibira a sensiblement diminué au fil du temps. D’ailleurs, il devrait y avoir des études approfondies qui montrent la superficie réelle de Kibira, car celle-ci n’est pas bien connue.
Continuation de l’extension des plantations théicoles dans la Kibira.
D’après Seraphin Gacuti (ce nom a été changé), qui habite aux environs du complexe théicole de Teza, l‘OTB étend jusqu’à présent ses plantations de thé de l’usine de Teza dans le parc.
« l’OTB de Teza envoie ses employés dans la Kibira couper le bois mort et vivant. Ils convertissent cet espace défriché en plantations de thé. Cela reste invisible, car les limites entre Kibira et les blocs agro-industriels demeurent floues. Néanmoins, comme tu peux le constater à certains points, les plantations de thé pénètrent à l’intérieur de Kibira.»
Nestor Mukasi affirme que depuis que l’OTB a installé le secteur B du bloc agro-industriel de thé de Rwegura à Kibira, il a continué à défricher peu à peu Kibira pour étendre ses plantations de thé et augmenter sa production. Dans le secteur B, les plantations théicoles pénètrent à l’intérieur de la Kibira, précise-t-il.
Au moment où le code forestier prévoit une zone tampon d’un kilomètre entre les limites des parcs et les activités anthropiques, le chef de la colline Bukeye Jean Nyuzuriyeko déplore les plantations de thé de l’usine de Teza qui pénètrent à l’intérieur du parc national de la Kibira. Il cite comme exemple la colline Musugi.
L’enseignant chercheur Habonayo affirme que les plantations de thé font partie des facteurs de diminution de la superficie du parc de la Kibira. « L’on ne peut pas les qualifier de crime, mais une grande partie de la Kibira a été défrichée et perdue au profit des complexes théicoles de Teza, Rwegura et Buhoro ».
Gabriel Nahimana, directeur agronomique à l’OTB a reconnu plus tôt en 2022 dans les colonnes de l’hebdomadaire Burundi Eco que l’OTB poursuit l’extension de ses exploitations du thé pour booster sa production. « Dans cette perspective, 150 hectares vont être mises en valeur sur une période de trois ans dans la commune de Mabayi. L’extension est également prévue dans les communes Songa et Rutovu», affirme-t-il.
Les chercheurs économistes Pr Léonard Nkunzimana et Pr Adélard Akintore dénoncent les méthodes utilisées par l’OTB pour augmenter sa production de thé dans leur étude intitulée Dynamique de la filière théicole et son impact sur l’environnement au Burundi : cas des complexes théicoles de Rwegura et Teza publiée en 2010.
Ces scientifiques indiquent que pour accroître la production théicole, l’OTB a recours à l’extension de l’espace cultivable du théier vers les réserves naturelles en l’occurrence la Kibira.
Le dernier rapport annuel de l’Institut national des Statistiques du Burundi (INSBU) publié en décembre 2024 souligne que la production du thé de feuilles vertes dans les complexes théicoles limitrophes avec la Kibira a augmenté ces dix dernières années comme le défendait le chercheur Nkunzimana.
Dans le bloc agro-industriel de Teza, la production du thé de feuilles vertes a doublé en l’espace de dix ans: Elle est passée de 2 572 tonnes en 2013 à 5 433 tonnes en 2023. Dans le bloc agro-industriel de Rwegura, la production du thé de feuilles vertes a augmenté de 2013 à 2020 passant de 5 586 tonnes à 6 333 tonnes, soit une hausse de 13% avant de décélérer en 2023 pour s’établir à 3 379 tonnes, soit un recul de 39%. Dans le complexe industriel de Buhoro, la production du thé de feuilles vertes a connu une hausse de 12% au cours de la même période. Elle est passée de 2 099 tonnes en 2013 à 2 343 tonnes en 2023.
Graphique
Les chercheurs Nkunzimana et Akintore ajoutent que l’OTB augmente également la production du thé en étendant son espace cultivable vers l’espace des particuliers. Ce qui hypothèque d’autres cultures vivrières. Le chef de la colline Bukeye Jean Nyuzuriyeko étaye cette affirmation et illustre cela par les cas des collines Busekera, Kigereka, etc.
Comme dans le bloc industriel de Teza, dans le milieu villageois de Banga-Teza, l’INSBU montre que la production du thé de feuilles vertes a également doublé en dix ans. Elle est passée de 5 838 tonnes en 2013 à 11 026 tonnes en 2023. Il en est de même dans les milieux villageois de Rwegura et Buhoro. La production est passée respectivement de 8 440 tonnes à 9 158 tonnes et de 1 940 tonnes à 2 956 tonnes, soit une hausse respective de 8% et de 52%. Graphique
Les scientifiques Dr Monica Schuster et Pr Jean Ndimubandi qui ont également étudié les facteurs de la croissance de la production du thé attestent que « l’augmentation de la production de thé entre 2004 et 2016 s’explique par les expansions de surface à soixante pour cent (60%) et par l’augmentation de rendement à quarante pour cent (40%) » dans leur rapport Introduction de mécanismes d’agriculture sous-contrat dans la filière thé au Burundi publié en septembre 2018.
Néanmoins, le directeur de l’OBPE nie toute extension de l’espace cultivable de l’OTB vers la Kibira. Il affirme plutôt que ce dernier exploite l‘étendue qui lui a été accordée par l’Etat.
Il insiste sur le fait qu’il y a une collaboration entre l’OBPE et l’OTB, afin que cette dernière n’étende pas ses champs théicoles vers la Kibira, car il n’en a pas le droit.
Il faut noter au passage que les deux offices relèvent du même ministère de l’Environnement, de l’Agriculture et de l’Élevage. Mais, ils ont des missions différentes. L’OBPE, c’est pour la protection de l’environnement et l’OTB pour la production du thé. La question est de savoir si l’OBPE peut avoir le courage de dénoncer l’OTB en cas du non-respect des limites de la Kibira.
Le scientifique Pr. Laurent Ntahuga, biologiste et consultant en environnement déplore l’absence de clarification de mandat et de responsabilités des autres partenaires clé de l’OBPE dans la conservation du parc de la Kibira.
Il ajoute que « les institutions étatiques, y compris l’OTB, mènent les activités de nature économique dans le parc de la Kibira sans se soucier de la conservation de celui-ci. »
Dans l’étude précitée, les chercheurs Dr. Joël Ndayishimiye et Pr. Fréderic Bangirinama craignent la fragmentation de Kibira suite aux champs agricoles dont les plantations théicoles.
Le séchage des feuilles vertes consume le bois du parc et les boisements publics

A l’issue de la production des feuilles vertes de thé suit le processus d’usinage qui commence par le séchage de ces feuilles. Qui dit séchage dit également consommation excessive du bois.
Léonard Nkunzimana déclare : « L’OTB brûle une quantité importante de bois sec dans des fours efficaces et récupère la vapeur comme source d’énergie. »
Dans l’usine de thé telle que Rwegura, il faut entre trois et quatre stères de bois pour produire une tonne de thé sec.
Le bois est récolté dans les plantations d’eucalyptus de l’OTB. Lorsque l’OTB ne parvient pas à couvrir sa demande, il s’en procure dans le parc de la Kibira. Youssouf Minani en témoigne : « L’OTB de Rwegura dispose de plantations dans lesquelles il coupe le bois. Lorsqu’il ne parvient pas à couvrir la demande en bois, il s’en procure dans le parc national de Kibira. Avec l’accord de l‘INECN qui a évolué vers l’OBPE, l’OTB coupe les bois d’eucalyptus à l’intérieur du parc. »
Minani estime qu’il y a deux ou trois ans quand l’OTB a coupé les bois à l’intérieur du parc dans une localité appelée Regideso située en haut du lac de retenue de Rwegura.
L’OTB Rwegura récolte beaucoup de bois à tel point qu’il les partage avec les autres usines de thé comme Buhoro à Mabayi et Teza, confie Désiré Miburo, rencontré à Rwegura.
Le prénommé Séraphin habitant à Teza près du parc national de Kibira lui aussi accuse l’OTB de Teza de couper le bois dans le parc: « La communauté locale coupe en cachette le bois dans le parc de la Kibira très tôt le matin ou le soir quand les gardes sont déjà rentrés. En revanche, l’OTB de Teza envoie ses employés dans la Kibira couper le bois mort et vivant pendant la journée car c’est l’Etat. Les employés de l’OTB convertissent cet espace défriché soit en y plantant du thé ou des arbres qu’ils pourront exploiter dans le futur si les responsables de la Kibira négligent de le reboiser.»
Le scientifique Prof Laurent Ntahuga, biologiste et consultant en environnement reproche également à l’OTB d’utiliser les différentes plantations d’eucalyptus du PNK comme bois de service, mais également comme bois de chauffage au niveau des usines de thé.
Il ajoute que « les institutions étatiques, y compris l’OTB, mènent les activités de nature économique dans le parc de la Kibira sans se soucier de la conservation de celui-ci. »
Le chercheur Pr Habonayo rappelle que les différentes plantations d’eucalyptus dans lesquelles l’OTB coupe le bois relèvent du PNK. Or, ces boisements étaient installés dans le but de la réhabilitation des zones de la Kibira déforestées.
A cet effet, on comprend bien que toute décision d’accroître la production du thé sec exige une extension des plantations de thé, une disponibilisation importante du bois qui peut être transformé en source d’énergie. Elle va aussi avec l’usage intensif des engrais chimiques et des pesticides. Ce qui conduit à la destruction des ressources forestières et à la pollution de l’eau et du sol, explique l’économiste Nkunzimana.
Berchmans Hatungimana, directeur général de l’OBPE rejette en bloc les accusations de coupe de bois dans la Kibira par l’OTB. « Ceux qui accusent l’OTB d’utiliser le bois coupé dans le parc de la Kibira ont un agenda caché. Ce que je sais, c’est que l’OTB utilise le bois coupé dans ses propres plantations d’arbres. Lorsque l’OTB ne parvient pas à couvrir la demande en bois, il s’en procure dans les boisements de l’Etat. Le ministère de l’Environnement le cherche dans d’autres boisements et non dans la Kibira, car c’est strictement interdit d’y couper les arbres.»
A en croire Hatungimana, ceux qui accusent l’OTB de déforester la Kibira ne savent pas peut-être ses limites. Quand ils voient l’OTB couper les arbres proches du parc, ils présument que c’est dans le parc.
Le chercheur Pr Habonayo, recommande plutôt à l’OTB d’utiliser ses propres boisements, de considérer cela comme assez suffisant et de ne pas chercher à les augmenter en déboisant la Kibira.
Thé, culture de rente
Le thé sec est à l’heure actuelle la seconde culture d’exportation et de source de devises pour le Burundi après le café. La Banque de la République du Burundi indique que plus de 90% de la production du thé sec est exportée. Cette exportation se répartit entre les ventes directes aux grossistes privés et les ventes aux enchères de Mombassa. Les ventes directes représentent 54,2%, soit 5 116,9 tonnes de production de thé. Les ventes aux enchères représentent 38,8% qui équivalent à 3 660,6 tonnes de production de thé. La consommation locale de thé représente 6,94%, ce qui équivaut à 654,7 tonnes.

Tracer une ligne rouge
Malgré sa déforestation, la Kibira demeure le plus important des trois parcs nationaux du Burundi. « Dans la tradition burundaise, nous respections les interdits », raconte l’écologiste Léonidas Nzigiyimpa. A titre d’exemple, il était interdit de lancer la pierre là où l’on a mis la baratte, car elle conservait quelque chose de valeur, le lait. Plutôt, on y faisait garde. Le parc de la Kibira devrait être considéré comme le lieu où l’on conserve une baratte que personne ne doit détruire. Pour lui, la Kibira n’a pas de prix. C’est la vie du pays. « La survie de la Kibira, c’est la survie du Burundi. La disparition de la Kibira, c’est un désastre. C’est le début de la disparition de notre pays, car les deux partagent le destin », prévient-il. Pour conserver la Kibira, « nous devrions tracer une ligne rouge qu’il ne faut pas franchir. »
Le chercheur Habonayo prône l’application stricte de la loi en cas de manquements. Il recommande également d’analyser si les lois ne sont pas obsolètes pour les actualiser. Pour lui, on devrait instaurer des politiques claires afin de protéger davantage la Kibira.